Ils ont attendu quinze ans pour se dire oui. Le 18 juin 2003, Daniel et Carole se marient à la mairie du Xe arrondissement.
Une vie de bonheur, mais une trop courte vie. La mort de Daniel Rialet, le mardi 11 avril, a plongé la France dans la stupeur. Hospitalisé le 4 avril après une attaque cardiaque, il n’a pas repris connaissance. Son cœur s’est arrêté. Il n’avait que 46 ans. Avec Carole, ils ont vécu une très rare histoire d’amour. Il l’avait croisée dans les couloirs du Conservatoire d’art dramatique de Paris en juin 1987. « Nous ne nous sommes plus quittés », dit Carole. Deux enfants sont nés, Pauline en 1996 et Vincent en 2000. Aujourd’hui, Carole vit la pire des épreuves, mais, dit-elle, « Daniel était si doué pour la vie. Il va continuer à nous guider ».
Ils avaient attendu quelques années, puisque le temps ne comptait pas, et deux enfants pour se marier. La fête n’en avait été que plus belle, après quinze ans d’un bonheur que beaucoup ne peuvent pas imaginer. Carole n’avait pas voulu de robe de mariée classique, mais elle avait choisi une robe fleurie, pour ne pas troubler cette intimité : mariage avec les enfants, bien sûr, et les témoins. « Ils avaient voulu proclamer leur amour, dit Christian Rauth, son meilleur ami, et partager leur incroyable bonheur. D’autant que leurs enfants étaient assez grands pour comprendre la signification de ce geste. L’année suivante, ils étaient les témoins à notre mariage. La chaîne de l’amour et de l’amitié était indestructible pour eux, elle donnait son vrai sens à la vie. » CAROLE"A l’hôpital, Pauline a chanté une chanson pour Daniel, et Vincent lui a apporté un dessin. Ces instants resteront gravés en moi à tout jamais"
Paris Match. Que s’est-il passé le 4 avril dernier ? Carole Richert. Daniel déjeunait au Mégastore des Champs-Elysées avec une de nos amies comédiennes. En pleine forme, il plaisantait. Et puis, subitement, il s’est écroulé. La seconde qui a précédé son départ a été, m’a-t-on dit, un immense éclat de rire. P.M. Ce jour-là, étiez-vous à Paris ? C.R. Comme j’étais fatiguée, Daniel m’avait poussée à prendre quelques jours de repos à Marrakech. A Orly, de l’escalator, je lui ai adressé un dernier petit signe d’amour. Sans aucun pressentiment, je me rappelle avoir confié à Natacha, l’amie qui m’accompagnait, que je n’aimais pas le quitter et qu’il était l’homme de ma vie. Des hommes de ma vie, j’en ai plusieurs : lui, mon fils et mon père. J’ai souvent pensé que j’étais trop heureuse, à un point tel que cela me faisait parfois peur. Notre vie n’a été que du bonheur, dix-huit ans d’amour fou. P.M. Durant votre séjour marocain, vous vous êtes parlé ? C.R. Tous les jours, naturellement. Là-bas il faisait beau, je nageais, prenais le soleil, flânais. Lui, de son côté, était parti à la campagne dans notre maison avec les enfants. Comme chaque week-end, il jardinait, plantait. Pauline et Vincent s’éclataient.
P.M. Quelles ont été vos premières pensées en apprenant la nouvelle ? C.R. Au souk, si loin de lui, j’ai vacillé sous le choc. J’ai dû m’asseoir, et je ne crois pas m’être écroulée. Ça n’aurait servi à rien. Dans l’avion qui me ramenait vers Paris, baignée par les larmes, j’ai adressé un S.m.s. à Daniel, priant de toutes mes forces qu’il puisse le lire : “J’arrive. Tiens bon. Je t’aime et serai bientôt près de toi.” Tout juste descendue de l’avion, j’ai couru vers l’hôpital où il avait été conduit en urgence. P.M. Avant son transfert, tout a été tenté pour le réanimer ? C.R. Je rends grâce à Nouredine, un serveur du Mégastore, qui, fort de son brevet de secourisme, a fait les premiers gestes qui m’ont permis de retrouver mon mari, inconscient mais toujours en vie... Les pompiers arrivés sur les lieux à une vitesse hallucinante ont eux aussi fait l’impossible avant son hospitalisation. P.M. A Cochin, quel a été le diagnostic ? C.R. “Arrêt cardiaque”. Le cœur de Daniel s’est arrêté net. On appelle ça “un accident”, comme s’il avait traversé la route et avait été fauché par une voiture. Personne ne saura jamais pourquoi il a fait ça. Lui qui, en parfaite santé, ne buvait ni ne fumait. Son seul excès a été l’Amour avec un grand A. P.M. Aviez-vous pris conscience de la gravité de son état ? C.R. J’ai compris que c’était très, très, très grave. L’espace d’un court moment, les médecins ont vaguement espéré... Daniel nous a quittés une semaine plus tard. Mais savoir que le père de mes enfants, celui que j’aime, est parti sans souffrance reste le dernier cadeau qu’il m’ait fait. Je reste clouée, mais je sais que cet homme merveilleux ne vieillira jamais et sera beau pour toujours. P.M. Avait-il repris connaissance ? C.R. Non, jamais. Les médecins l’avaient plongé dans un coma artificiel pour qu’il puisse se reposer et récupérer au maximum. Enormément de gens, d’amis sont passés le voir. Dans sa chambre, une énergie particulière se dégageait. Curieusement, on s’y sentait bien. De son lit, s’il en avait été capable, il m’aurait probablement dit : “Qu’est-ce que tu fais là ? Pauline et Vincent t’attendent.” Je naviguais entre l’hôpital et la maison. Un soir, en rentrant épuisée et désespérée, j’ai trouvé sur ma porte un mot de ma fille : “Accroche-toi, maman. Sois forte pour papa. Moi, je suis forte et je sais que papa sera toujours près de nous. Bonne nuit. A demain.” P.M. Vos enfants ont-ils été autorisés à voir leur père ?
C.R. Je leur ai expliqué qu’il allait probablement mourir mais que les médecins se battaient très fort pour le sauver. Pour eux, c’était si violent. Daniel les avait accompagnés à l’école le matin même de son accident. Sans attendre, Pauline a voulu voir son papa. Vincent était plus réticent. Tout en douceur, il a compris que sa décision lui appartenait mais que peut-être le lendemain son papa se serait envolé et ne pourrait plus l’entendre. Résolu, il a alors suivi sa sœur dans les couloirs de l’hôpital. Chacun avec un dessin pour leur papa. Et Pauline lui a chanté une chanson pendant que Vincent le regardait respirer. Ces moments-là resteront gravés à tout jamais, je suis abasourdie par la réaction de mes enfants. Daniel serait fier d’eux, il a attendu que nous soyons là tous les trois auprès de lui pour partir. Il m’a aidée à leur faire admettre l’inacceptable. P.M. Quels ont été vos derniers mots pour lui ? C.R. Je lui ai promis d’être à la hauteur et sans colère, je lui ai pardonné de nous avoir laissés. P.M. Votre mari était-il un inquiet, rongé par le stress ? C.R. Pas plus que nous tous à courir dans le métro entre travail et domicile, le portable collé à l’oreille. Je ne vois là aucune association avec son accident cardiaque. Mais il est vrai que Daniel vivait à 200 à l’heure. Il était un boulimique de bonheur, comme s’il n’avait pas une minute à perdre avec moi, les enfants, les amis et ceux qu’il aimait. Chaque jour passé avec lui était un jour de fête. Sans raison particulière, il commandait un plateau de fruits de mer avec une bonne bouteille de vin blanc, décidait tout à coup de nous emmener tous à la mer... Notre rêve était de vieillir ensemble. P.M. Quel est le premier souvenir de votre rencontre ? C.R. Le Conservatoire d’art dramatique de Paris où Daniel était en troisième année et où je passais mon concours d’entrée. Un professeur lui avait parlé de moi en termes élogieux, me dépeignant comme une fille de 19 ans, ronde et couverte de taches de rousseur. Anxieuse, parcourant la liste des lauréats reçus au premier tour, j’entends derrière moi une voix à la recherche d’une Carole Richert. C’était Daniel, on ne s’est plus jamais quittés. P.M. Il avait confié à un ami que vous lui aviez immédiatement plu. Et vous ? C.R. Daniel a été une évidence. Deux mois après notre rencontre, j’ai su qu’il serait le père de nos enfants. Il était mon moi masculin, il exprimait le début d’une pensée, je la terminais. P.M. Rien ne le prédisposait à devenir comédien... C.R. Daniel était un artiste dans l’âme qui s’ignorait. Enfant têtu, il n’en faisait qu’à sa tête. A 14 ans, il s’était laissé entraîner par une bande de petits voyous. Son rôle de guetteur pendant que ses copains faisaient des bêtises l’a conduit devant le juge. Rien de bien méchant. Son père, chauffeur routier, aurait voulu qu’il reprenne le flambeau de l’entreprise familiale de transport. Moyennement motivé, de 18 à 21 ans, il a parcouru les routes au volant d’un camion pour lui faire plaisir. A l’époque, dans son petit village breton, le métier de saltimbanque était impensable. Mais le hasard a voulu que son cousin qui prenait des cours de comédie l’entraîne à Paris. Propulsé malgré lui sur scène, il s’est vu contraint de faire une improvisation. Le professeur lui a dit : “Toi, tu es un acteur.” Ensuite, ça a été le Conservatoire puis la rencontre avec Pierre Grimblat pour l’aventure “Navarro”. P.M. Dans la série, il est Blomet, un inspecteur candide tellement crédible qu’on peut se demander s’il ne l’était pas aussi à la ville. C.R. Non, même s’il avait en lui un peu de Blomet et une part d’Erwan, le curé de “Père et maire”. Les gens l’aimaient pour sa gentillesse et sa générosité naturelles. A la maison, il était un chef de famille, un mari, un grand amoureux avec les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Daniel me portait à bras-le-corps, il m’a accompagnée partout, tout le temps. Il partageait ses rires, ses doutes, ses bonheurs, le flou aussi parfois. Rien n’aurait pu l’empêcher d’assister à la naissance de ses enfants. En dix-huit ans de vie commune, je n’ai pas le souvenir d’être restée fâchée plus d’une heure avec lui. P.M. Cela ne lui pesait-il pas d’être le faire-valoir de Roger Hanin durant tant d’années ? C.R. Eh bien non ! Daniel n’était jamais dans la frustration. Ce qu’il retenait de “Navarro”, c’était sa fantastique rencontre avec Christian Rauth, son ami depuis plus de quinze ans. La série l’a aidé à construire sa popularité et à passer à autre chose. P.M. A “Père et maire”, le feuilleton imaginé par Christian Rauth ? C.R. Ensemble, ils avaient bâti un duo à la “Don Camillo”. A la différence que le tandem est à égalité et fonctionne sur la complémentarité. Conseiller sur le tournage, le père Emmanuel, devenu leur ami, a célébré mardi la messe d’adieu à Daniel. De là-haut, il a dû en être très heureux. P.M. A la longue, l’équipe Rialet-Rauth n’empiétait pas sur votre vie privée ? C.R. Il y avait des horaires à ne pas dépasser et nos week-ends avec les enfants étaient sacrés. Pas question de recevoir un coup de fil au moment du coucher des petits, ou plus tard, quand nous dînions en tête à tête. Ces moments étaient bien trop précieux. Aujourd’hui, je ne regrette rien. Leur amitié n’en a été que renforcée. P.M. Devenu si populaire, on l’interpellait dans la rue ? C.R. Tout le temps. Daniel inspirait sympathie et respect. Dans le quartier, on le laissait tranquille. Là, il était un époux, un père de famille, et en aucun cas un acteur qui se promène. P.M. En 1996 naissait votre fille Pauline, puis, quatre ans plus tard, Vincent. Daniel avait-il du temps pour eux ? C.R. En évoquant le départ de son papa, ma fille m’a confié : “Dix ans avec lui, c’est quand même pas beaucoup.” Et pour son petit frère, elle a ajouté : “Pour Vincent, six ans, vraiment c’est pas longtemps.” Avec eux, Daniel était un papa poule. Il les portait sur son dos, faisait le clown, racontait l’histoire avant la nuit, adorait les amener chaque matin à l’école. Professionnellement, il n’a jamais eu d’exigence de diva, mais il refusait de tourner durant les congés scolaires. Ce n’était pas négociable. Aujourd’hui, ces moments vont entièrement m’appartenir. Ça va me tenir et m’aider. P.M. Avait-il pris des dispositions pour vous mettre à l’abri au cas où... C.R. Daniel nous a toujours protégés sur tous les plans. Mariés depuis trois ans, nous avions imaginé ensemble et fait construire une maison magnifique à la campagne. Depuis l’an 2000, c’est notre endroit à nous. Maintenant, tous les trois, nous allons y retourner très vite. Voir les crocus et les mini-buis dont il était si fier... P.M. On vous a découverte dans “La rivière Espérance”. Quel regard Daniel avait-il sur votre carrière de comédienne ? C.R. Si, de mon côté, je veillais à ce qu’il soit heureux dans son métier, lui était pour moi un merveilleux conseiller. Au-delà, il m’a offert ce luxe inouï de me laisser libre de mes choix. De tourner ou pas, et surtout de vivre paisiblement mes deux grossesses. Il était heureux de mon prix d’interprétation pour “Penn sardines” obtenu en 2003. Il était fier de moi et il me le disait. Jamais aucune jalousie ou rivalité ne nous a opposés. P.M. Vous n’avez jamais envisagé de tourner ensemble ? C.R. C’est arrivé une fois, dans “Cherokee”. Mais nous devions nous retrouver prochainement puisque Daniel avait un grand projet : celui de passer à la réalisation. Tous les deux, nous avions bâti un scénario, une histoire forte. Les choses avançaient bien. Ayant fait à ma fille la promesse d’aller jusqu’au bout, je vais poursuivre l’écriture et proposer l’idée à des producteurs. Plus tard... P.M. En dehors des enfants et des tournages, à quoi Daniel consacrait-il son temps ? C.R. Il était fou de vieilles voitures et venait de s’offrir une Porsche très ancienne. Breton de naissance, il adorait faire du bateau. Au cinéma, c’est Capra qui le fascinait le plus avec “La vie est belle” que nous regardions en boucle. P.M. Aujourd’hui, comment voyez-vous l’avenir ? C.R. J’imagine qu’il y en a un... P.M. Et celui de vos enfants ? C.R. Je bénis le métier de comédien. Vincent et Pauline pourront, grâce à la télévision, aux D.v.d., aux magazines, revoir leur père désormais au paradis des acteurs. Ils ont aussi la chance d’avoir des grands-parents très présents. P.M. Où allez-vous trouver la force ? C.R. Daniel n’est pas mort pour rien. Il me guide. La douleur et la souffrance vont me faire gagner du temps. Plus jamais je ne regarderai la vie et les autres de la même manière. Quelque chose de moi est parti avec lui. Sans doute une part d’enfance, de liberté et d’insouciance. Je vais grandir et renaître, autrement...